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Introduction
à des textes sur UNE REVOLUTION EN MARCHE
Une révolution a commencé en Argentine. Fin décembre, par leurs grèves et manifestations, en saffrontant durement aux forces de répression, les travailleurs et le peuple ont renversé en lespace de dix jours deux présidents et deux gouvernements, dabord radicaux puis péronistes, cest-à-dire représentant lune puis lautre des deux variantes du traditionnel bipartisme bourgeois. En additionnant les différents intérims, ce sont cinq présidents de la République qui viennent de se succéder en moins de deux semaines
La moindre des réalités et des enseignements politiques de la nouvelle situation nest certes pas que soit posée à nouveau, directement et immédiatement, à une échelle de masse, et dans un pays dont le poids nest pas mineur, la nécessité dune alternative socialiste à la barbarie. Lextrême-gauche argentine, principalement trotskyste ou dorigine trotskyste, se trouve donc placée devant des responsabilités immenses. Elle est la seule force politique à avoir appelé et participé en première ligne à linsurrection, dont les trois centrales syndicales, CGT officielle et dissidente comme CTA, ont été absentes parce que cest la décision politique quelles avaient prise. Dans le scrutin législatif du 14 octobre dernier, les listes des différentes tendances marxistes révolutionnaires (lune dentre elles alliée au petit PC castriste) avaient obtenu 1 million de voix, 7 % des suffrages exprimés (voir, également dans notre numéro 19, larticle commentant cette « spectaculaire percée électorale »). Toutes aujourdhui se développent de façon significative. Elles ont à relever le défi de sunir autour dun programme durgence susceptible de sortir le pays et le peuple travailleur de la catastrophe, ce qui implique douvrir la voie à une transformation socialiste. Dans ce cadre, il leur faut « expliquer patiemment » les tenants et aboutissants de la situation, tout en uvrant en faveur de lindépendance et de lauto-organisation des travailleurs et du mouvement populaire. Pour cette édition, nous sommes heureux de pouvoir présenter, ci-après, des textes écrits dans le feu des événements par deux des intellectuels (et militants) marxistes révolutionnaires argentins les plus perspicaces et productifs. Leurs articles sont datés, et ces dates décriture ont leur importance. Ils sont ainsi centrés sur le contenu, les conséquences et enseignements des journées insurrectionnelles des 19 et 20 décembre, qui ont mis à bas le gouvernement De la Rua en imposant dabord la démission du ministre de léconomie haï, Cavallo (chantre du néolibéralisme et « père » de la parité dollar-peso dans les années 90, sous Menem, avant dêtre réembauché lan dernier par De la Rua), puis celui du président élu en 1999. Ils nont pu traiter de la chute de Rodriguez Saa (quoique leur contenu lanticipe largement), ni ne commentent évidemment les faits politiques ultérieurs. Doù les lignes qui suivent, et se veulent complémentaires. Lépisode Rodriguez Saa Nommé le 23 décembre par lassemblée législative (députés et sénateurs) en tant que président intérimaire, jusquà des élections présidentielles qui avaient alors été prévues pour le 3 mars, le péroniste Rodriguez Saa a dû jeter léponge au bout dune semaine de mandat. Lors de sa prise de fonctions, il avait fait assaut de promesses et gestes totalement démagogiques et frauduleux : déclaration de « moratoire » dune dette extérieure qui était de toute façon devenue impossible à payer (tout en affirmant que « lArgentine honorerait à nouveau ses engagements » dès quelle le pourrait, et en garantissant la poursuite des paiements des intérêts de la dette dite « nationale » cest-à-dire contractée auprès dinstitutions argentines ou étrangères implantées dans le pays) ; annonce de « la création dun million demplois en un mois » (en fait, des emplois bidon et payés moins quune misère, mais de toute façon impossibles à créer dans ce délai et à soutenir à une telle échelle, dans le cadre du système) ; annonce du maintien de la parité dollar-peso grâce à la création dune monnaie supplémentaire, largentino, monnaie de singe devant servir de vecteur à une dévaluation masquée ; promesse de lever les restrictions bancaires décidées par le gouvernement précédent pour faire face à la crise de liquidités (mesures signifiant une quasi confiscation des économies et salaires des travailleurs relativement mieux lotis de la dite « classe moyenne ») ; réception en grande pompe des Mères de la Place de Mai, promesse dabroger le décret interdisant lextradition de criminels de la dictature tels que le tristement célèbre capitaine Astiz Le soutien de la bourgeoisie à un représentant se révélant aussi irresponsable commença tout de suite à séroder, dautant plus que ce dernier, sitôt en place, exprima des velléités de se maintenir au-delà du 3 mars, en connivence avec lancien président mafieux Carlos Menem, lui aussi objet dune haine populaire considérable. Cest cependant, encore une fois, la mobilisation qui détermina la chute. Les nouvelles manifestations et les nouveaux combats de rue devant les sièges du pouvoir (allant jusquà lincendie partiel du congrès, siège du parlement), sur fond de grèves, occupations et autres mobilisations se poursuivant dans tout le pays et donnant lieu à des affrontements dune extrême violence, furent déclenchés par le maintien du gel des comptes bancaires et, surtout, par la nomination au gouvernement dune série de personnages crapuleux qui avaient sévi sous Menem voire, pour certains, sous la dictature militaire de 1976-82. A ce moment, les manifestants sétaient mis à exiger « quils sen aillent tous » : radicaux, péronistes, députés et sénateurs, gouverneurs des provinces, juges de la cour suprême Les caciques du parti péroniste considérèrent alors préférable de retirer leur appui à Rodriguez Saa, qui sen fut à son tour. Le gouvernement Duhalde dunion nationale Terrorisée par le cours des événements, la bourgeoisie argentine a momentanément fait taire ses divisions pour investir, le 2 janvier, le péroniste « responsable » Duhalde, ancien gouverneur de la province de Buenos Aires et candidat malheureux à la présidentielle de 1999. Celui-ci a formé un gouvernement dunion nationale, à majorité péroniste mais intégrant le parti radical, la formation de centre-gauche Frepaso, ainsi que le « syndicalisme » traditionnel (le ministère du travail étant confié à un dirigeant de la CGT officielle) et lorganisation patronale (Mendiguren, président de lUnion industrielle argentine, sest vu remettre le portefeuille de la production). Dans le même temps quelle nommait Duhalde à une écrasante majorité, lassemblée législative prenait la « sage » décision de lui confier le pouvoir exécutif jusquen 2003, cest-à-dire pour le temps restant à courir du mandat interrompu de De la Rua ; et donc, dannuler purement et simplement lélection présidentielle du 3 mars, qui risquait de produire « nimporte quoi » en « précipitant le pays dans laventure ». Une expression électorale sanctionnant un effondrement du bipartisme bourgeois traditionnel était en effet plus que probable ; peut-être au profit dElisa Carrio, dirigeante de lAlliance pour une république dégaux (ARI), dissidence du parti radical préconisant un « capitalisme sérieux et moral », « antinéolibéral », avec le soutien de la centrale syndicale CTA ; peut-être au profit dune autre figure émergente de « centre-gauche » ; et dans tous les cas, avec un score extrêmement élevé pour le député socialiste révolutionnaire, Luis Zamora. Au « populisme » débridé de Rodriguez Saa succède un style infiniment plus « sobre et responsable ». Dans son discours dintronisation, Duhalde a reconnu que le pays était en situation de faillite, affirmé que le redressement de léconomie prendrait du temps, et lancé lappel attendu à accepter les sacrifices inévitables dans lespoir de lendemains meilleurs. La parité peso-dollar, dont le maintien avait ruiné toute compétitivité des produits argentins sur le marché globalisé, ce qui avait aggravé la récession économique, est abandonnée et la monnaie nationale dévaluée, le peso « officiel » étant dans un premier temps fixé aux alentours de 0,7 dollar. En même temps commencent de nouvelles négociations avec le FMI pour obtenir le versement de 15 milliards de dollars sans lesquels le nouveau plan économique paraît condamné davance. Bush, qui sest dit « préoccupé », na pas promis davantage quune « collaboration ». Les cercles dirigeants impérialistes, occupés à dautres tâches en Afghanistan et au Moyen-Orient, semblent pour linstant considérer que puisquil ny a pas de danger imminent de contagion économique (du fait de la marginalisation de léconomie argentine, et grâce aux provisions sur pertes passés depuis un an par les groupes occidentaux les plus engagés), une aide financière massive telle que celle accordée dans la dernière période à dautres maillons faibles de léconomie mondiale ne se justifierait pas. Cependant, les multinationales qui se sont appropriés les hydrocarbures et les concessions de service public, et qui ont réalisé ces dernières années des profits fabuleux, après avoir pris contre les travailleurs des anciennes sociétés dEtat des mesures dune brutalité inouïe, inconcevable en France (parmi elles, les fleurons du capital et de lEtat français TotalFinaElf, EDF et France Telecom), salarment et sinsurgent contre le fait de devoir payer des impôts, ou dêtre maintenant rétribuées non plus en dollars mais en pesos dévalués. Les travailleurs et la population vont quant à eux payer un prix encore plus dramatique. En même temps que la fin de la parité peso-dollar, Duhalde a annoncé la présentation dun budget respectant la règle édictée par le FMI et la Maison Blanche du « déficit zéro ». Faute de liquidités, les salaires des fonctionnaires et les retraites seraient pour une large part acquittés grâce lémission démultipliée des bons appelés « Lecop », qui ne sont changeables en pesos quau prix dune décote élevée. Dès lannonce du nouveau plan économique, les prix ont commencé à flamber. Pour la grande majorité de la population et principalement les salariés, la dévaluation va donc signifier une nouvelle perte très substantielle de pouvoir dachat. En un mot, davantage de misère et, au sens strict, de famine. Sans compter la possibilité dune nouvelle vague de faillites de PME nationales et dun désengagement de certaines firmes étrangères Celles et ceux qui par millions viennent de semparer de la rue et de balayer deux gouvernements, les victimes du système qui forment limmense majorité de la population, laccepteront-ils ? Les articles ci-après nous disent que non, et que par conséquent ce pays sachemine vers de grands combats de classe. Cest aussi notre avis. |