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NAUFRAGE DU « MODÈLE FMI »
Crise
totale en Argentine Néanmoins, jusqu'à ce 19 décembre 2001 qui vit des dizaines de milliers de citoyens descendre spontanément dans la rue, la société paraissait abasourdie, impuissante à manifester son mécontentement. Se souvenant de la sanglante dictature militaire (1976-1983), de la déroute de la guerre des Malouines (1982) et de l'hyperinflation traumatisante de 1989, les citoyens supportaient le chantage de dirigeants politiques les menaçant d'un « retour au passé » (l'autoritarisme, la débâcle économique), tout en continuant à appliquer point par point le modèle économique néolibéral mis sur les rails par les généraux. On l'oublie trop souvent, c'est en effet sous ce régime illégitime - qui a fait assassiner plus de 30 000 personnes - que la dette publique extérieure a bondi de 8 à 43 milliards de dollars, jetant le pays dans une spirale infernale. Durant cette période, la « sale guerre » et la doctrine de Sécurité nationale imposent la phase préparatoire au plan d'ajustement. Le général-président Jorge Videla, le ministre de l'économie Martinez de la Hoz, un cadre du Fonds monétaire international au service du régime, M. Dante Simone, ainsi que le président de la Banque centrale, un certain... Domingo Cavallo occupent les rôles principaux (1). C'est au même Domingo Cavallo que le gouvernement du péroniste Carlos Menem demande, en 1991, de terrasser l'hyperinflation. Béni par la communauté financière internationale, artisan d'une « révolution économique » dont les réformes figurent parmi les plus radicales du continent, celui-ci applique rigoureusement les lettres d'intention des experts de Washington : démantèlement du secteur public à travers le licenciement de dizaines de milliers de fonctionnaires, privatisations, libéralisation de l'économie et des échanges extérieurs, hausse des taux d'intérêt. M. Cavallo invente le système de convertibilité, une parité fixe entre le dollar et le peso - qui deviendra un carcan pour les exportations. Le pays va sur sa quatrième année de récession, des dizaines de milliers d'entreprises ont fait faillite et celles qui demeurent difficilement en activité souffrent d'un important retard technologique. Lorsque le président de centre-gauche Fernando de la Rúa est élu, le 24 octobre 1999, la démocratie n'est plus que la façade élégante du meilleur élève du néolibéralisme, géré par une administration corrompue au-delà de l'imaginable (2). Rappelé aux affaires le 20 mars 2001, l'artisan du « miracle » des années 1990, M. Domingo Cavallo, obtient du Parlement des pouvoirs spéciaux et fait passer, le 30 juillet, la « loi du déficit zéro ». Entre autres mesures, les traitements des fonctionnaires et certaines pensions de retraite sont réduits de 13 % en juillet. Le projet de budget 2002 prévoit une diminution des dépenses de 18,6 % - 9,2 milliards de dollars - par rapport à celui de 2001. Fin d'une époque Mais les Argentins paraissent avoir récupéré leur instinct vital. Le soulèvement massif en termine, d'abord, avec le ministre des finances détesté, puis avec tout le gouvernement et, finalement, le 20 décembre 2001, avec le président de la Rúa lui-même, contraint de présenter sa démission. Le soulèvement a commencé quand des milliers de désespérés, dans leur immense majorité travailleurs au chômage depuis des années, dépourvus de toute couverture économique et sociale, se sont rués sur les supermarchés et les commerces et les ont pillés pour se procurer de quoi manger. Après un absurde discours du président de la Rúa affirmant que les protestations étaient organisées par « des ennemis de la République », la classe moyenne appauvrie a entamé un « cacerolazo » (3) dans tous les quartiers de toutes les villes du pays. Puis, aussi spontanément que les premiers manifestants, elle est descendue dans la rue et s'est dirigée vers la Place de Mai, à Buenos Aires, et devant les sièges des autorités dans les autres villes. Différence notable avec d'autres soulèvements, les Argentins non seulement rejettent le modèle économique, mais aussi l'ensemble de la classe politique et syndicale, à de rares exceptions près (dont la Centrale des travailleurs argentins, CTA). S'ils obéissaient auparavant à des consignes de grève et manifestaient en colonnes et sous les bannières de leurs organisations syndicales et politiques, cette fois ils l'ont fait en simples citoyens. Lors des manifestations, il n'y eut pas de drapeaux - à l'exception du drapeau national - et, pour la première fois en plus d'un demi-siècle, même pas les traditionnelles grosses caisses péronistes. Les quelques dirigeants politiques qui ont tenté de se joindre à la foule ont été rejetés, et des centaines de manifestants ont tenté de prendre le Congrès d'assaut. Défiant l'état de siège instauré le 19 décembre, la rébellion sociale a transformé la crise économique en crise politique, susceptible de conduire à une crise institutionnelle. L'Argentine vit la fin d'une époque, l'un de ces moments historiques aux perspectives imprévisibles. Il est évident que la société a lancé un vigoureux « ça suffit » à la corruption généralisée (4), à une caste dirigeante qui, depuis un quart de siècle, vit dans le luxe, se répartissant les prébendes que lui offrent les grandes banques, les entreprises multinationales et les centres du pouvoir mondialisé. Car, alors que le pays est le « meilleur élève du FMI », que 90 % de ses banques et 40 % de son industrie sont aux mains de capitaux internationaux, le résultat est désastreux. Depuis le début des années 1970, la dette extérieure est passée de 7,6 à 132 milliards de dollars (certaines estimations la chiffrent à 155 milliards de dollars), sans parler des 40 milliards de dollars encaissés par l'Etat en raison des privatisations et évaporés.... Entre-temps, le chômage est passé de 3 % à 20 % ; l'extrême pauvreté de 200 000 personnes à 5 millions ; la simple pauvreté de 1 million de personnes à 14 millions ; l'analphabétisme de 2 % à 12 %, et l'analphabétisme fonctionnel de 5 % à 32 %... Mais la fortune placée à l'étranger des dirigeants politiques, syndicaux et du patronat atteint 120 milliards de dollars. L'« élève modèle » du néolibéralisme aura constitué un cas d'école en tout : dans le larcin et dans ses désastreux effets sociaux. Le « hold-up » décidé par M. Cavallo, le 1er décembre 2001, a fait déborder le vase. Pressé par les échéances financières internationales - le pays devait rembourser 750 millions de dollars avant la fin 2001 et plus de 2 milliards avant la fin janvier 2002 -, le gouvernement a imposé une limite sur les retraits bancaires des particuliers « pour freiner les fuites de capitaux » : les Argentins ne peuvent plus retirer une somme supérieure à 250 dollars par semaine en argent liquide de leur compte en banque. La mesure, bien sûr, a été décrétée après que les grands spéculateurs nationaux et internationaux aient fait sortir plus de 15 milliards de dollars du pays (5)... Autrement dit, le soutien ultime du système retombe sur les épaules des petits et moyens épargnants, sur les entreprises nationales, qui, à partir de ce moment, ne peuvent plus disposer librement de leurs avoirs, tout en tremblant chaque jour un peu plus devant la possibilité d'une dévaluation qui transformerait les économies de toute une vie en monnaie de singe... Profitant du désespoir des citoyens pour se procurer de l'argent liquide, les banques imposent alors des commissions de 40 % en pesos et de 29 % en dollars pour l'usage des cartes de crédit et se disposaient à augmenter ces taux (6) ! Aux millions de citoyens déjà confrontés à la pauvreté, cette mesure aurait ajouté plusieurs millions de personnes de la classe moyenne « décapitalisées ». Tragique solde de cette révolte populaire : trente et un morts, victimes de la répression policière, des milliers de commerces mis à sac, quelques quartiers des grandes villes dévastés et une République décapitée (7). Après quatre jours de délibérations frénétiques, la bande de « truands politiques » qui, à quelques exceptions près, peuplent le Congrès (députés et sénateurs réunis), a décidé que le gouverneur de la province de San Luis, M. Adolfo Rodríguez Sáa, assurerait l'intérim jusqu'à la remise du pouvoir au nouveau président élu lors d'un scrutin convoqué le 3 mars prochain (8). Craignant pour sa propre survie, la classe politique abordera-t-elle la situation avec rationalité, dépassant, au moins dans un premier temps, divisions politiques, ambitions personnelles et conflits d'intérêts ? La tâche ne sera pas facile : l'économie est en ruines, et la société, en se révoltant, a exprimé des demandes urgentes. Après avoir nié l'évidence de la crise du modèle ultralibéral pendant des années, les dirigeants politiques vont devoir assumer l'échec de celui-ci dans les pires conditions : les réserves en devises, dans lesquelles M. Cavallo a puisé pour payer les échéances de la dette extérieure, n'existent pratiquement plus (9). M. Adolfo Rodríguez Sáa a annoncé un ensemble de vigoureuses mesures sociales et officialisé la suspension des paiements de la dette, en attendant une renégociation avec les créanciers. Promettant de créer une nouvelle monnaie, pour tenter de réactiver l'économie, il a également précisé qu'il ne procéderait pas à une dévaluation du peso - crainte des citoyens et entrepreneurs nationaux, massivement endettés en dollars -, bien que, dans les faits, la parité ne soit plus qu'un mirage : les banques ne vendent plus de dollars et la monnaie américaine s'échange à 2 pesos dans la rue. La crise de la représentation politique a retardé la réaction sociale et fait craindre que celle-ci vire à l'anarchie. Pour éviter le pire, les nouvelles autorités devront choisir : soit favoriser, comme elles l'ont toujours fait, les intérêts multinationaux, soit s'exposer à un nouveau soulèvement populaire. Certains analystes remarquent avec inquiétude la similitude de la situation actuelle avec la grande dépression mondiale des années 1930, y compris avec le développement et les conséquences politiques de la République de Weimar. Cette comparaison peut paraître excessive. Elle cesse pourtant de l'être lorsqu'on examine l'histoire argentine récente : la guerre des Malouines perdue, des années de frustration, le discrédit des élus, la perte de confiance dans les institutions, l'absence d'horizons vers lesquels se projeter, une crise mondiale... Dans un tel contexte, comment écarter l'idée que le vide du pouvoir puisse déboucher sur une sortie autoritaire ou tenter un quelconque aventurier ? CARLOS
GABETTA.
-------------------------------------------------------------------------------- (2) Lire Carlos Gabetta, « Le lent naufrage de l'Argentine » et Jorge Beinstein, « Entre dette et pillage, une économie à genoux », Le Monde diplomatique, respectivement octobre 1999 et juillet 2001. (3) Forme de protestation : les mécontents se mettent aux fenêtres ou descendent dans la rue en frappant bruyamment sur des casseroles ou autres ustensiles de cuisine. (4) L'évasion fiscale, qui s'élevait en 1998 à quelque 40 milliards de dollars, prive l'Etat de la moitié des recettes fiscales qu'il devrait normalement encaisser. Ainsi, seuls 17 % des hauts revenus paient un impôt sur le revenu ; cf. Arnaud Zaccharie, op. cit. (5) Daniel Muchnik, « La economía en la cuenta regresiva » (« Le compte à rebours de l'économie »), Clarín, Buenos Aires, 16 janvier 2001. (6) Gustavo Bazan, « Tarjetas de crédito : sólo prestan en dólares y a tasas muy altas » (« Cartes de crédit : on ne prête qu'en dollars et à des taux très élevés »), Clarín, 18 décembre 2001. (7) On déplore également des milliers de blessés et environ 2 000 arrestations. (8) Le poste de vice-président est vacant depuis la démission, en octobre 2000, de M. Carlos « Chacho » Alvarez. Dans ces circonstances, le Congrès (dominé par les péronistes) pouvait choisir entre convoquer des élections générales ou laisser l'un de ses membres ou l'un des gouverneurs de province terminer le mandat vacant jusqu'à décembre 2003. (9) Julio Nudler, « Mucho plan, pero pocos dólares » (« Beaucoup de plan, mais peu de dollars »), Pagina 12, Buenos Aires, 21 décembre 2001. Voir également le dossier « Argentina, un país empantanado » (« L'Argentine, un pays embourbé » Le Monde diplomatique édition Cône sud, décembre 2001.
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